L’homme augmenté : un vieux rêve teinté d’angoisse.

Par Claire Juttet.

En octobre prochain se tient à Madrid Transvision, le congrès mondial transhumaniste. Plusieurs pays, dont la France, y participent. Il vise notamment à débattre de l’intelligence artificielle, des robots ou encore du bitcoin.

Bien que ce débat ait lieu à huit-clos, il est nécessaire d’y intervenir : nous sommes tous concernés. Les porteurs de ce mouvement culturel et intellectuel prônent l’amélioration de la condition humaine par la technologie. Ils souhaitent que l’Homme s’affranchisse de ses limites organiques en neutralisant notamment le vieillissement, le handicap, la maladie ou encore la mort. Mais l’Homme illimité sera-t-il réellement libre ?

« On va vivre de plus en plus longtemps, à condition d’accepter une dose de plus en plus importante de technologie », affirme Laurent Alexandre, président de la DNAVision – une entreprise spécialisée dans l’analyse et le séquençage génétique – et chirurgien, sur le plateau de Médias le Mag le 22 février 2016. Ainsi, on ne choisit pas le transhumanisme. Il s’agit même d’un processus déjà entamé comme en témoigne l’exemple de la cryogénisation. Alors que cette pratique relevait de la science-fiction dans les années 60, il est désormais possible de se faire « cryoconserver » aux États-Unis, c’est-à-dire conserver son cadavre, sans pouvoir pour l’instant le réanimer.

L’ambition d’un homme augmenté pose des problèmes à la fois démocratiques, éthiques et démographiques. Dans le podcast de France culture, Répliques, nommé « L’exploration du futur : transhumanisme et intelligence artificielle », Laurent Alexandre ajoute que la démocratie ne survivra pas si une seule partie des Hommes est augmentée : celle-ci prendra le pouvoir et exclura toutes les personnes à intelligence moyenne, jugées inaptes à prendre les bonnes décisions. Le transhumanisme pose de nouveaux enjeux éthiques complexes : en ne tolérant aucune forme de faiblesse organique, il se calque sur le principe de l’eugénisme visant à « améliorer la race humaine », si l’on reprend les termes du CNRTL. La proposition d’un dépistage de la trisomie 21 au premier trimestre de la grossesse, permise depuis un arrêté du 23 juin 2009, illustre ce penchant du transhumanisme. Par ailleurs, rechercher l’amélioration de l’Homme en lui rattachant des pièces technologiques risque de l’uniformiser et transformer notre humanité en société de clones. Enfin, le transhumanisme implique des retombées démographiques. Si l’Homme devient, grâce à la technologie, immortel, il deviendra inutile, voire dangereux de donner naissance. Inutile car la reproduction de l’espèce ne sera plus à assurer. Dangereuse en raison du manque de ressources environnementales et de la surpopulation de la planète. 

Ces dangers, exploités par des futurologues prédisant un avenir dystopique, diabolisent le transhumanisme. Il convient donc d’évoquer la vocation première du mouvement : réparer l’Homme grâce aux progrès techniques et médicaux. Ce pan du transhumanisme est largement entamé : porter des lunettes pour corriger sa vue est une « pratique » courante depuis plusieurs siècles. Le perfectionnement de recherches, par exemple dans le domaine des prothèses, a permis à bons nombres de personnes amputées de retrouver leur motricité initiale. Cet aspect du transhumanisme permet de jouir des progrès médicaux sans tomber dans le versant obscur de la technologie.

Toutefois, les principaux sponsors du transhumanisme ne se contentent pas de rechercher la réparation de l’Homme. Qui sont-ils ? Il s’agit essentiellement des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi – les géants du Web chinois). En investissant massivement dans des entreprises nano technologiques, informatiques, biotechnologiques ou spécialisées dans les sciences cognitives, ils deviennent le carburant du Transhumanisme. Prenons l’exemple de Google. De 2013 à 2015, Google a créé deux sociétés biotechnologiques indépendantes : Calico et Verily. Collaborant avec les plus grands laboratoires pharmaceutiques, comme Novartis ou Sanofi, elles n’ont qu’un objectif en tête : rendre l’Homme immortel.

Face à cette ambivalence du transhumanisme, « réapprendre à lire et à écrire » est primordial pour n’en garder que le meilleur. Ces injonctions au système scolaire sont formulées par les rédacteurs de Pièces et Mains d’Œuvre, un collectif se qualifiant « d’atelier de bricolage pour la construction d’un esprit critique », intervenant dans le podcast de France Culture Terre à Terre « Transhumanisme ». Une maîtrise du langage accorde une liberté de pensée, arme essentielle pour combattre les éventuelles dérives du  Transhumanisme : « si l’on n’a pas les mots pour dire les choses, on dit « tu vois ce que je veux dire ? » On en revient à l’audiovisuel et aux images. Et c’est ça le contraire de la pensée. ».

09/19/2018

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