Itō Jakuchū : le Royaume coloré des être vivants

Par Marie Chuvin.

 

À l’occasion du 150e anniversaire de l’ère Meiji et du 160e des relations franco-japonaises, se tient la saison « Japonismes 2018 : les âmes en résonance » qui déploie des trésors de l’art japonais trop méconnu en France (pour le programme complet, c’est ici). Dans ce cadre, le Petit Palais met à l’honneur un artiste du XVIIIe, oublié puis redécouvert, restauré et salué par un engouement hors du commun : Itō Jakuchū. Son « Royaume coloré des êtres vivants » est un ensemble constitué de trente toiles, rouleaux polychromes sur soie inspirés des univers végétal et animal, réunies dans une seule salle à la lumière tamisée ; les œuvres sont d’une grande fragilité, et les prendre en photo est interdit. Ce qui signifie qu’il faut se déplacer pour les admirer, parce que — spoiler alert — l’exposition est sublime. Pour les initiés comme pour pour les néophytes, pour les japonisants comme pour les curieux : l’exposition n’est ouverte que jusqu’au 14 octobre, et c’est la première fois que les toiles voyagent en Europe (la seconde fois dans le monde).

Quelques mots sur Itō Jakuchū et son époque, quelques éléments de contexte.

L’époque d’Edo, de 1603 à 1868, suit la courte mais féconde époque Aizuchi Momoyama (1573-1603) et s’achève à l’avènement de l’ère Meiji, dont le 150e anniversaire est célébré cette année. Elle porte le nom de sa capitale, Edo, qui sera rebaptisée Tokyo en 1868 ; s’étendant sur plus de 150 ans, elle est traversée de nombreux courants artistiques qui s’y sont développés (l’ukiyo-e, « images du monde flottant », l’école réaliste Maruyama-Shijō, le mouvement du Nanga…) mais a également été marquée d’artistes n’appartenant à aucun courant académique, et qui créèrent un style personnel, nourri par les diverses formes, inspirations et techniques artistiques qui fleurissaient. Itō Jakuchū fut de ceux-ci.

Né en 1716 et mort en 1800, fils d’un prospère marchand de légumes, il reprit le commerce familial puis, à 40 ans, confia les rênes des affaires à son frère cadet pour se livrer à la peinture, sa passion depuis l’adolescence. Dès avant de s’y consacrer pleinement, il jouissait d’une belle réputation en tant que peintre de fleurs et d’oiseaux (kachō-ga) ; ce thème classique de la peinture japonaise permet de rehausser par contraste la singularité du style de Jakuchū.

Son réalisme extrême — il a observé pendant cinq ans les coqs de son jardin avant de les reproduire sur soie — confère aux sujets de ses tableaux une vivacité extraordinaire, assortie d’une certaine dignité. C’est ainsi que les coqs, un de ses sujets favoris, ont toujours un air royal, chacune de leurs plumes peintes avec finesse et minutie dans une richesse de couleurs incroyable — Itō Jakuchū utilise parfois la technique du urazaishiki, la peinture sur le revers de la toile, afin d’intensifier une couleur de sa palette ; cela lui permet d’évoquer l’or sans en mettre sur le Vieux Pin et phénix blanc. Les coqs paradent autour d’une poule qui semble cacher derrière son aile un sourire pudique, se font face fièrement…

Toutes les expressions qui viennent à la bouche pour les décrire font signe vers l’humain : comme ses grues un peu moqueuses, son canard mandarin stoïque sous la neige magiquement palpable ou sa multiplicité d’oiseaux plus curieux les uns que les autres — sans parler du fourmillement d’insectes, de coquillages, de poissons que l’on voit successivement s’approprier le premier plan des peintures, sans souci de réalisme spatial ou temporel. Son style se métamorphose en longs traits noirs de calligraphie pour faire mieux ressortir la blancheur du plumage de l’Oie et les roseaux. Ici, les sujets sont conscients d’être rois : ils sont peints en majesté, et l’humain qui les regarde se sent intrus dans ce royaume de plumes, de feuilles et de fleurs entrelacées, qui confine à l’expressionisme.

La contemplation y règne. Exécutés pour un monastère bouddhiste (le monastère Shōkoku-ji) et accompagnés d’une triade bouddhique (Shaka Sanzon-zō), les rouleaux baignent dans une atmosphère de paix et de recueillement spirituel en quelque sorte areligieux : comme si l’artiste avait réussi à tous nous faire communier dans la beauté, comme si nous étions suspendus à son pinceau réalisant un à un les pétales des milliers de fleurs de prunier qui jaillissent, éclaboussant sa toile de leur rose pâle sous les yeux des petits oiseaux bleus.

Infos pratiques :

Le Petit Palais (Métro lignes 1, 13 & 8, RER C), ouvert tous les jours de 10h à 18h, nocturnes spéciales le vendredi (jusqu’à 21h) et les samedis-dimanches (jusqu’à 20h).

Jusqu’au 14 octobre.

Tarif normal : 11€

Tarif réduit : 9€

09/29/2018

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