Les impressionnistes à Londres, Artistes en exil (1870-1904)

Par Thomas Lemonnier.

Du 21 juin au 14 octobre 2018 au Petit Palais

« Les ténèbres avec leurs sombres sœurs, les flammes / Ont pris Paris, ont pris les cœurs, ont pris les âmes. » Ces deux vers de Victor Hugo, tirés de L’Année terrible, capturent la funeste atmosphère du mois de mai 1871. Quelques mois seulement après la levée du siège de Paris par les Prussiens, le chaos revient avec la répression sanglante de la Commune par les troupes versaillaises. C’est par la représentation artistique de ces épisodes violents de l’histoire de la capitale que débute le parcours de l’exposition. Les compositions, très diverses, laissent voir un même choc sous les angles des différents courants de l’époque : là où Tissot peint un soldat d’une beauté enfantine, blessé et allongé sur un lit de camp, Meissonnier préfère la pompe patriotique des canons et du peuple défendant Paris sous le drapeau tricolore ; Corot se laisse aller à la vision fantasmée de Paris réduite en cendres avant même l’insurrection communarde ; Carpeaux représente une enfant qui, portant son frère, sort des décombres d’une maison ; d’autres enfin seront marqués par les ruines laissées par les conflits : ici l’ombre des Tuileries semble planer depuis la cour du Louvre, là l’on entrevoit encore les décors fastueux de Saint-Cloud malgré les destructions.

Dès l’avancée des Prussiens en France, en 1870, une première vague d’artistes part se réfugier à Londres ; on y compte Monet, Pissarro et Daubigny, ainsi que le marchand d’art Durand-Ruel, figure majeure de l’essor du mouvement impressionniste. En 1871, une seconde vague d’artistes fuit la répression qui s’abat sur les Communards et leurs soutiens. Parmi eux se trouvent Tissot – qui a défendu la Commune dans la Garde nationale – et Dalou – qui a participé activement à ses institutions. Londres est alors à l’apogée de l’ère victorienne : capitale impériale et centre industriel majeur, elle s’affirme comme la principale ville d’Europe. Ajoutant à cela la proximité géographique, l’ouverture à l’immigration, les libertés politiques et la présence d’une communauté française importante depuis 1851, il est aisé de comprendre pourquoi Londres a attiré nombre d’artistes français en exil. Tous, cependant, n’y connaîtront pas le succès et préféreront rentrer en France sitôt la situation apaisée. L’exposition s’attache aussi à révéler les liens tissés entre ces artistes expatriés et certaines figures phares de l’art britannique : implanté à Londres dès 1863, Alphonse Legros se montrera proche des Préraphaélites comme Whistler et Rossetti ; Paul Durand-Ruel, d’abord lié à l’école de Barbizon, soutiendra indéfectiblement Monet, Pissarro et Sisley ; la longue présence de Jules Dalou, enfin, marquera durablement la sculpture en Angleterre.

Certains artistes se conforment au goût anglais, qui se traduit notamment par la popularité des scènes de genre et des représentations de la société victorienne, et par un style assez lisse promu par la Royal Academy. Tissot, qui y excelle particulièrement, multiplie les succès ; il s’intègre à la société londonienne dont il dépeint les milieux aisés, non sans une pointe d’ironie ; il nous montre des rencontres galantes, l’atmosphère sur le pont des bateaux en direction de l’île de Wight (lieu prisé de villégiature), les réunions de la bonne société dans des intérieurs bourgeois, des invités arrivant trop tôt à une réception mondaine, embarrassant la maîtresse de maison… Tissot accorde une attention constante au rendu des vêtements, aux drapés des longues robes et des couvre-chefs féminins, nous plongeant ainsi dans l’atmosphère de ces milieux favorisés. Cette composante sociale semble se refléter dans le regard d’autres artistes : celui de Monet sur la population des parcs, ou celui de Pissaro sur les promeneuses tranquilles du jardin de Kew.

L’exposition nous montre également l’intérêt des impressionnistes pour le monde contemporain et ses évolutions technologiques. L’Angleterre est alors la première nation industrielle du monde et Londres est certainement la ville la plus avancée sur la voie de la modernité. Plusieurs toiles témoignent de cet attrait : sous le pinceau de Pissarro, le pont de Charing Cross brille de mille reflets métalliques ; dans sa représentation des illuminations nocturnes de Leicester Square, Monet fait preuve d’une abstraction d’avant-garde ; Sisley, quant à lui, peint le barrage de Molesey ainsi que le pont de Charing Cross, plongé dans les vapeurs et les fumées d’une ville en plein essor.

Le climat londonien est bien sûr mis à l’honneur, ciel gris et jours de pluie n’ayant pas échappé aux peintres. Chez De Nittis, une femme élégante traverse, sous un ciel totalement bouché, une rue rendue boueuse par le trafic ; sur une autre toile, les parapluies s’ouvrent dans les rues de Londres ; Monet coiffe Hyde Park d’un ciel noir, Pissarro s’intéresse à de petites rues enneigées, et le vent gonfle les drapeaux peints par Sisley. Mais le vrai défi pour le peintre en extérieur, c’est le brouillard épais qui pèse sur la ville. Produit d’une utilisation abondante du charbon, il représente aussi un intérêt certain pour les impressionnistes. Daubigny s’y confronte, non sans succès : dans sa vue de la cathédrale Saint-Paul depuis la Tamise, les contours du monument s’estompent, comme effacés par l’atmosphère sombre de l’instant. Ce tableau, daté de 1873, influencera certainement Monet qui, n’ayant pas encore atteint la maturité artistique du maître de Barbizon, découvre les travaux de Turner durant son premier séjour londonien. Depuis le pont de Westminster, De Nittis représente des ouvriers fumant en surplomb de la Tamise ; ce premier plan, net et contrasté, laisse entrevoir un Parlement suggéré. Cependant, ce sont cinq tableaux de Monet, issus de la série des Parlements, qui constituent le clou de l’exposition. Prêtées par des musées français et américains pour l’occasion, ces toiles furent peintes lorsque l’artiste, enfin reconnu, effectuait son grand retour dans la capitale britannique.

A la fin du parcours, c’est le séjour londonien de Derain, lors de l’année 1906, qui est mis en exergue. Si le peintre s’est lancé sur les traces des maîtres impressionnistes à Londres, ce n’est pas sur le mode d’un pèlerinage : ambassadeur du nouveau mouvement fauviste, Derain souhaite affirmer sa différence vis-à-vis des générations qui l’ont précédé. C’est donc un défi – presque une confrontation artistique – auquel se livre le peintre en reprenant le motif du Parlement au coucher du soleil que Monet, qu’il admire autant qu’il rejette, semblait pourtant avoir fermement marqué de son pinceau. Aux subtiles nuances des impressionnistes se substitue une palette de couleurs intenses : au-dessus de Westminster habillé de bleu roi, Derain peint un soleil éclatant de jaune et de rouge. Ainsi, il aboutit à une vision totalement nouvelle, caractéristique du nouveau mouvement et témoin d’une certaine accélération dans l’enchaînement des courants artistiques : l’impressionnisme vient seulement d’acquérir ses lettres de noblesse qu’il semble déjà dépassé.

Cette exposition proposée par le Petit Palais est ainsi d’un intérêt certain pour les passionnés d’impressionnisme comme pour les simples curieux. Par les chefs-d’œuvre qu’elle réunit temporairement et par sa conception chronologique, elle offre un aperçu complet de la communauté artistique française expatriée – ou simplement en voyage – à Londres dans la seconde moitié du XIXe siècle. À admirer avant le 14 octobre !
09/29/2018

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