Transhumanisme : la religion du post-humain ?

Par Jules Roux et Ysé Massot.

 

« Trans- : préfixe, du latin trans, au-delà, exprimant l’idée de changement, de traversée » (Le Larousse, éd. 2018)

 

Formalisé dans les années 1980, le transhumanisme aurait été hérité d’une tradition datant de l’Antiquité grecque. Plus précisément, il s’agit d’un mouvement international prônant l’amélioration de la condition humaine – par exemple l’élimination du vieillissement et l’augmentation des capacités intellectuelles, physiques ou psychologiques – par l’usage des sciences et des techniques. En raison des progrès technologiques actuels, le transhumanisme suscite un engouement grandissant et compte de plus en plus d’adeptes.

 

La résurgence du scientisme

 

Cet attrait pour le transhumanisme intervient dans un contexte plus large de résurgence du scientisme. Cette doctrine du XIXème siècle, proche du positivisme, privilégie les sciences expérimentales comme outil d’analyse et d’interprétation du monde. En effet, le scientisme postule que ces sciences sont seules capables de répondre efficacement aux problèmes posés à l’homme et au monde. Ainsi émerge, au XIXème siècle, une idéologie fondée sur une confiance absolue – d’aucuns parleraient de foi – dans la science et le progrès, considérés comme solutions miracles aux maux humains. En rationnalisant le monde, la science le désenchante et le démystifie. En parvenant à expliquer l’inexplicable, domaine jusqu’alors réservé à la religion, la science tue Dieu.

 

Par la mise en lumière de l’absence de corrélation entre progrès technique et progrès moral, le XXème siècle et ses deux guerres mondiales ont porté un grand coup à la légitimité du scientisme et minoré la vision de la science comme panacée.

 

Cependant, les progrès des nouvelles technologies digitales – et, en particulier, ceux de l’intelligence artificielle fleurissante – revalorisent cette vision de la science comme remède universel. C’est bien cette foi dans le progrès qui sous-tend et soutient le courant transhumaniste ; dès lors, celui-ci peut se construire et se penser comme une religion.

 

La promesse de la vie éternelle

 

Si le transhumanisme compte de nombreux représentants religieux parmi ses opposants les plus farouches, c’est sans doute parce qu’il dépossède ces derniers du monopole dont ils bénéficiaient jusqu’alors : la promesse de la vie éternelle. Finalement, le transhumanisme serait-il devenu le concurrent laïc de la religion ? En réalité, la doctrine transhumaniste offre, dans une certaine mesure, une perspective encore plus attrayante : celle d’une éternelle jeunesse, accessible ici et maintenant plutôt que dans l’Au-delà, via des moyens scientifiques que la raison humaine est capable d’appréhender.

 

Le transhumanisme, une religion ?

 

Selon la définition proposée par le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, la religion désigne l’« ensemble des croyances relatives à un ordre surnaturel ou supra-naturel, des règles de vie, éventuellement des pratiques rituelles, propre à une communauté ainsi déterminée et constituant une institution sociale plus ou moins fortement organisée ». La première dimension de la définition constitue le cœur de la doctrine transhumaniste ; celle-ci qui repose sur la croyance en une réalité post-humaine, qui déjouerait et dépasserait les règles de la nature afin d’imposer un ordre façonné par la rationalité scientifique. La foi en cet ordre, que l’on pourrait qualifier de supra-naturel, est partagée par une communauté de plus en plus large dans le monde. Par exemple, Raymond Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, est également le fondateur de la Singularity University, lieu de recherche et d’échange autour du transhumanisme. Cet établissement s’est développé jusqu’à rassembler une véritable communauté internationale regroupant des institutions et des personnes provenant de plus de 110 pays.  A défaut de livre fondateur, le courant prospère grâce à de nombreux rapports scientifiques vulgarisés et divulgués lors de conférences accessibles au grand public. D’éminents médiateurs portent le message du transhumanisme : outre Raymond Kurzweil, qualifié de « pape » du mouvement, il est possible de nommer le philosophe Nick Bostrom, ainsi que Max More, président de la fondation Alcor, ou encore Sergey Brin et Larry Page, fondateurs de Google.

 

De la transcendance à l’immanence

 

Enfin, c’est l’idée d’une transcendance, d’un dépassement de l’homme, qui relie le transhumanisme à la religion. Julian Huxley, biologiste et frère de l’écrivain Aldous Huxley, est l’un des premiers utilisateurs du mot « transhumanisme » ; il définit le transhumain comme « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine ».  La transcendance transhumaniste, à la différence de la transcendance religieuse, est immanente : c’est l’homme lui-même qui s’élève. C’est lui-même, encore, qui crée les conditions de sa propre élévation en concevant des outils et des technologies qu’il marie à son propre corps.

Cette augmentation de l’homme, cette transcendance, est perçue par ses défenseurs comme la poursuite d’un double mouvement : d’une part, la continuation de l’évolution biologique humaine, catalysée et accélérée par la technologie ; d’autre part, l’aboutissement de la victoire de la culture sur la nature, puisque l’homme accède enfin à la maîtrise entière et totale de son corps, qu’il peut remodeler à l’envi.

 

Dieu n’est plus un autre, il est l’homme lui même

 

Ainsi, l’homme se modèle et se façonne lui- même. Nous touchons précisément, ici, à ce qui oppose le plus fortement l’humanisme aux trois grandes religions monothéistes.  Les religions « traditionnelles », en effet, reposent sur l’existence d’une divinité suprême distincte du croyant, possédant le pouvoir de sauver ou de condamner les âmes. De cette extériorité découle une force moralisatrice indéniable : dans l’espoir de ne pas compromettre leur salvation, les mortels sont enclins à respecter les interdits et les règles de conduite qui s’imposent à eux. Le transhumanisme abolit cet être tout puissant dont il s’agit de respecter la volonté : il n’y a plus de dieu à proprement parler. Du culte de la Science découle une foi en le scientifique capable de créer lui-même les conditions de son immortalité. Dieu n’est plus un autre, il est l’homme lui-même.

 

Le transhumanisme, projet humaniste ou exaltation de l’individualisme ?

 

Ainsi, le transhumanisme place l’humain au centre des considérations. Dans ce sens, le transhumanisme est un humanisme. Il serait à même d’aboutir à une société plus juste, en réduisant les inégalités naturelles et en améliorant les conditions de vie ainsi que le bien-être des humains augmentés. Dès lors, cette vision humaniste peut également relier le transhumanisme aux principales religions.

 

Néanmoins, le transhumanisme peut aussi être lu comme un projet fondé sur des motifs individualistes, sans aucune considération pour le bien- être de l’Humanité. Dans l’état de nos connaissances scientifiques, il va sans dire que la vie éternelle pour l’ensemble des hommes serait une catastrophe humanitaire qui ne laisserait plus de place aux générations futures. Ainsi, il est possible d’affirmer qu’à l’heure actuelle, les recherches axées autour de la vie éternelle sont motivées par des velléités de salvation purement individuelles. Partant, le transhumanisme ne serait-il pas l’enfant du capitalisme, et ne préfigurerait-il pas l’avènement d’une religion de l’égocentrisme ?

09/19/2018

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